Ils parlent de la soi-disant efficience capitaliste, tout en gardant le silence sur l’énorme coût social : les richesses produites par les majorités sont réparties entre les minorités qui possèdent le capital. Photo: OXFAM

Notre petit confort, leur grande misère à Cuba

Notre petit confort, leur grande misère à Cuba

La véritable porte

La Septima Puerta [émission cinéphile de la télévision cubaine] nous oblige en général au bel inconfort de penser au lieu de consommer. Soyons plus honnêtes que cela : Rolando Perez Betancourt (directeur de l’émission et critique de cinéma] est coupable de nous mettre mal à l’aise en nous montrant des films peu complaisants.

Il y a quelques jours, il a présenté le dernier film du désormais presque nonagénaire Costa Gavras : Adults in the Room, sur le drame grec de la crise de la dette de 2015.

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En octobre 2017, Gavras avait clairement exprimé ses intentions, à travers une déclaration publique dans laquelle il expliquait son intention de réaliser un film basé sur le livre du même nom de Yanis Varoufakis, ministre des Finances dans la Grèce de Tsipras.

Le personnage du ministre dans le film est interprété par Christos Loulis, un acteur grec, et le film est le premier réalisé en grec par Costa Gavras et tourné dans son pays de naissance.

La crise financière en Grèce en 2015 a confronté le gouvernement à la perspective de se retrouver avec ses caisses vides, plus le coût humain des plans d’austérité imposés à son pays, en raison des mécanismes financiers du néolibéralisme mondial.

Dans ce contexte, il fut forcé de tenter de renégocier ses accords avec ces puissances du capital mondial. Face aux créanciers qui exigeaient la poursuite des politiques déjà mises en œuvre, en dépit de leur coût social, un référendum populaire remporté à une écrasante majorité, avec plus de 60 % des voix, s’opposa à la continuité de cette politique. Ainsi, le pays de la démocratie classique donnait une leçon d’indépendance face au néo-libéralisme mondial dans le berceau même de l’Europe.

La joie fut de courte durée. Un gouvernement, soutenu par ses électeurs, céda à la dictature néolibérale mondiale. La démocratie libérale bourgeoise fut balayée dans un acte public qui mit en évidence sa pure fonction de contrôle de classe, superflue lorsqu’elle est utilisée à des fins plus émancipatrices.

L’assassinat démocratique en choqua certains, embarrassa d’autres et força les troisièmes, dans le monde universitaires et politique du statu quo, à parler de la lune pendant plusieurs semaines, tandis que les journaux, misant sur la mémoire courte, enterraient l’affaire.

Peu de politologues, explicitement ou implicitement organiques au capitalisme, parlent aujourd’hui de l’ignoble crise grecque et de ce qu’elle a mis en lumière, à savoir que ce qui est vraiment important, c’est le système social qui sous-tend les différentes formes de gouvernement : le système-monde actuel est une horrible dictature du capital.

Une fois la tragédie grecque terminée, le véritable Yanis Varoufakis, a déclaré dans une conférence que « le problème avec la logique corporatiste, c’est qu’elle ne comprend pas la civilisation », et d’affirmer catégoriquement quelques minutes plus tard, après avoir cité la définition de la démocratie d’Aristote : « nous n’avons jamais eu de démocratie en Occident, les majorités et les pauvres ne contrôlent jamais le gouvernement. » De telles déclarations mettent mal à l’aise les scribes patentés du capitalisme, et leur obsession à présenter le dilemme du monde actuel comme un problème de formes de gouvernance, plutôt que la contradiction essentielle entre les modes de production et les formes de distribution de ce qui est produit à l’échelle mondiale.

Pendant des années, Costa Gravas, qui se déclare communiste, a exploré le monde dans lequel nous vivons. Fils d’un membre du Parti communiste grec qui a combattu aux côtés de la résistance nationale pendant la Seconde Guerre mondiale, l’affiliation politique de son père lui a interdit son entrée aux États-Unis démocratiques. Empêché d’aller à l’université dans son pays, il a fini par se rendre en France pour terminer ses études supérieures, où il a eu la possibilité de donner cours à sa vocation de cinéaste.

Le film qui motive ce commentaire est arrivé sept ans après Le Capital, une autre dénonciation du système financier néolibéral, également inconfortable, projeté également à la Septima Puerta, durant la quarantaine pandémique.

La tragédie grecque de 2015 peut faire la une des journaux dans un monde européen qui a été consciemment aliéné de sa propre mémoire historique, mais elle est loin de surprendre le reste de l’autre monde, cette partie de la planète qui n’est pas présente parmi les décideurs de la répartition mondiale de la richesse.

En Amérique latine, les événements relatés dans Adults in the room ne sont que trop familiers, avec beaucoup moins de maquillage. Ici, nous n’avons pas de Troïka composée d’organismes financiers multilatéraux néolibéraux qui se réunissent sous une apparence formelle de civilité, dans des réunions apparemment entre pairs. Dans notre région, où le peu de patience de l’empire nord-américain dispose de peu de temps pour les délicatesses, après de très brefs interludes pré-coïtaux, il passe directement au plus vil des viols. En fait, l’OEA est la moins subtile des organisations multilatérales du capitalisme mondial, et ne sert que de vulgaire préservatif réutilisés pour que l’agresseur ne se contamine pas pendant la fornication.

CUBA N’EST PAS ÉTRANGÈRE À CETTE BATAILLE

Le fait que ce qui est en discussion n’est pas, contrairement à ce que l’on nous présente, la validité des formes de gouvernement, mais de système, est curieusement évité dans de nombreuses analyses sur Cuba, comme on évite également de parler, dans certaines analyses économiques de prophètes de l’apocalypse post-pandémique, de ce qui est réellement en jeu sur l’Île.

Penser que les différentes formes de propriété coexistent en harmonie, comme de petits compagnons de collège, c’est prétendre oublier les siècles d’histoire économique et politique de l’humanité accumulés depuis que les classes existent. Les formes fondamentales de propriété, en raison de leur caractère totalisant, cherchent toujours à s’hégémoniser, en vue d’imposer à l’ensemble de la société les rapports de production qu’elles présupposent.

Nous ne sommes pas exempts de cette bataille ; au contraire, elle repose, dans une large mesure, en direct, sur les débats permanents à propos de la voie économique que doit suivre Cuba.

Lorsqu’un débat économique est soulevé sur la base de la portée des formes d’organisation économique, privée, publique, coopérative, socialiste, nous assistons à cette bataille sur le plan des idées, qui s’étend à celui de la légitimité juridique. De plus, cette bataille se déroule en marge des débats et indépendamment de l’existence ou non de telles confrontations d’idées, dans la pratique sociale quotidienne, tant depuis l’économie légale que de celle qui opère en marge de la légalité, de la formelle à l’informelle.

Depuis le pouvoir exercé à Cuba, et des classes et des couches qu’il représente, la réalité économique qui s’impose et se reflète dans la Constitution, est celle de l’hégémonie de la propriété sociale et de sa pleine réalisation, sans exclure d’autres formes de propriété nécessaires au pays dans ces circonstances concrètes.

La réalisation de ces autres formes de propriété est conçue dans le cadre de la prédominance de la propriété sociale. La marge qui donne cette prépondérance du social à cette réalisation des autres formes de propriété est assez large, et la critique, quand elle est intervenue à partir de la reconnaissance de cette suprématie inaliénable, porte à juste titre sur le déploiement insuffisant de ces potentialités et la lenteur à créer le cadre juridique approprié pour que cela fonctionne.

La bataille au sein de la Révolution est de savoir comment nous parvenons à une économie sociale efficiente, qui crée suffisamment de richesse et de manière croissante, compatible avec la durabilité environnementale. Organiser notre économie de manière à ce que les majorités aient plus, sans perdre ce qu’elles ont déjà.

L’autre critique prétend dissimuler, dans un discours sur l’efficacité économique, un retour progressif à l’hégémonie de la propriété privée et donc du capitalisme, en faisant le pari de miner de l’intérieur, sur le modèle des modes de production barbares qui ont sapé le système esclavagiste romain. Ils parlent de la soi-disant efficience capitaliste, tout en gardant le silence sur le prix de cette efficience en matière non seulement de distribution – où la richesse créée s’échappera vers les centres de pouvoir et la minorité nationale – mais aussi de durabilité écologique.

DANS UNE CUBA CAPITALISTE…

Contrairement aux chants des sirènes, dans une Cuba capitaliste, les majorités recevront moins, et ce qu’elles ont aujourd’hui leur sera enlevé.

C’est pourquoi la nécessité de parvenir à une économie efficiente sur la base de la primauté de la propriété socialiste, qu’elle soit étatique, coopérative ou une autre qui m’échappe, n’est pas une question triviale, comme elle est censée être présentée. Elle se doit d’être une hégémonie qui protège et renforce les autres formes de propriété nécessaires au développement du pays. L’efficience d’une économie ne repose pas sur sa capacité à produire de la richesse, mais sur les modes croissants de production de cette richesse, et la détermination de sa distribution.

Nous le constatons chaque jour dans le système capitaliste planétaire. Les pays les plus riches produisent, ou plutôt s’approprient, la richesse produite au niveau mondial, tandis que la distribution favorise une minorité de la population mondiale. Quelques-uns profitent de la faim du plus grand nombre.

Aucun pays capitaliste central n’échappe à l’exercice de ce pillage, que ce soit par son caractère impérial direct, ou par les mécanismes multilatéraux financiers, commerciaux ou autres créés par le capitalisme mondial. Les bourgeoisies nationales des pays subordonnés au système capitaliste mondial n’y échappent pas non plus : elles participent, y compris avec plus d’acharnement, au pillage de leurs propres compatriotes.

C’est ce qu’était Cuba avant 1959, indépendamment des différentes formes de gouvernement qu’elle a eu, depuis les gouvernements interventionnistes, la démocratie bourgeoise néocoloniale, en passant par les dictatures de Machado et de Batista. C’était cela la plus grande des Antilles avant 1959, indépendamment des Constitutions dont elle disposait.

Croire qu’une nouvelle Cuba capitaliste sera une exception à cette règle est une mystification qui prétend s’instaurer à partir de l’imposition de l’ignorance. La question, ce n’est pas les formes de gouvernement, mais les systèmes.

Dans la même conférence, l’économiste grec déclare : « l’objectif de la Constitution étasunienne, l’objectif de la Constitution allemande, l’objectif de la Constitution française, de la grecque, l’objectif des constitutions des démocraties dites libérales, est de savoir comment maintenir le “demos” hors de la démocratie ».

Varoufakis est réellement aussi perturbant que Gavras le présente.

Notre petit confort, leur grande misère à Cuba

texte original: http://fr.granma.cu/cuba/2020-05-11/la-veritable-porte


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